Lieu de vie ou lieu de soins ?

Lieu de vie ou lieu de soins ?

La mode du tout thérapeutique conduit parfois à vouloir donner à l’architecture pour l’accueil des personnes âgées atteintes de troubles cognitifs une finalité thérapeutique. Mais l’architecture seule ne saurait être un vecteur suffisant pour soutenir l’autonomie des résidents en maison de retraite. Toutefois, elle revêt toute son importance quand l’usage qu’on lui confère concorde avec l’agencement qu’on lui donne, et quand l’objectif qu’on lui prétend correspond aux aspirations de ses usagers.

Usage de l’espace, aménagement et maladie d’Alzheimer

Il n’existe pas d’espace de vie sans usagers, ni d’usagers sans espace de vie. L’homme cherche sans cesse à moduler l’espace dans lequel il vit en fonction de l’activité qu’il souhaite y effectuer afin de répondre à ses besoins rudimentaires et plus élaborés. En somme, chaque espace a un usage et chaque usage appelle un espace et il en va de même pour les personnes avec des troubles cognitifs liés au vieillissement.

Cependant, dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), il n’est pas rare d’observer des conflits d’usage dans les espaces privatifs ou communs. On retrouve, en effet, fréquemment les « outils » professionnels (lève personne, chariots en tout genre, blouses, médicaments, serpillères,…) dans la cuisine, la salle-à-manger, le salon, les couloirs. Ces éléments inhospitaliers sont non seulement encombrants mais également porteur d’une connotation technique à l’opposé de celle dénotant l’ambiance à laquelle on pourrait s’attendre dans un lieu résidentiel.

Un espace doit tenir compte de l’ensemble des usagers, de leur personnalité, de leur préférence, de leur statut, de leur rôle et de leurs activités. Si l’on délaisse ces caractéristiques au profit d’autres uniquement fondés sur des aspects ergonomiques, par exemple, les usagers ne pourront s’approprier l’environnement dans lequel ils vivent, l’investir adéquatement et s’y sentir à leur aise.

Comment adapter l’architecture aux troubles psychologiques et comportementaux liés à la maladie d’Alzheimer ?

Souvent, les personnes âgées résidant en EHPAD présentent un certain nombre de déficiences sensorielles et/ou motrices réduisant, de fait, leurs capacités d’adaptation au milieu dans lequel elles se trouvent, et affectant ce faisant leur autonomie. Celles-ci se trouvent d’autant plus en difficulté lorsqu’elles présentent des troubles cognitifs. Le lieu d’accueil devrait donc pouvoir soutenir les capacités des personnes, être « capacitant », afin qu’elles puissent y évoluer le plus librement et le plus indépendamment possible.

Dans les EHPAD, la culture du soin étant très présente, l’architecture est souvent conçue en référence à un modèle médical de prise en charge tel que l’on pourrait l’observer en milieu hospitalier. Se pose alors la question de savoir si les résidents habitent dans le lieu de travail des professionnels, ou si les professionnels travaillent dans le lieu d’habitation des résidents.

Par ailleurs, Il est évident que de prendre en considération les déficiences sensorielles et motrices pour les compenser par l’environnement est important, quand on le peut, mais de se limiter à cet aspect ne suffira pas non plus à satisfaire les usagers et leur procurer une qualité de vie acceptable. Les satisfactions quotidiennes, l’intimité, le sens et la cohérence des activités, les relations sociales, sont des variables indispensables au bien-être. Or, la manière dont l’espace est agencé influencera la présence ou non de ces variables, ce qui aura pour conséquence de faciliter ou d’invalider l’épanouissement au quotidien.

Dans le cas des EHPAD, l’architecture, lorsque celle-ci est destinée à accompagner des personnes avec des troubles psychologiques et comportementaux liés à la maladie d’Alzheimer, doit donc tenir compte du projet d’accompagnement, car il réunit à lui seul les professionnels, les résidents et leurs proches dans un but commun et partagé.

Adéquation entre le projet d’accompagnement et le projet architectural

En dehors de quelques préconisations pouvant s’appliquer aux troubles sensoriels des personnes âgées en général, il n’y a pas de « recette » architecturale spécifique pour les personnes avec des troubles cognitifs liés au vieillissement, mais une démarche qu’il convient d’adopter pour penser ces espaces.

Chaque EHPAD est unique par sa configuration, ses usagers, son directoire et son projet d’établissement. Vouloir appliquer la conception d’un EHPAD à un autre sans tenir compte des appétences et du besoin d’appropriation de ses usagers (professionnels et résidents), ne suscitera pas suffisamment d’adhésion pour qu’ils puissent s’approprier adéquatement l’environnement.

Le projet d’établissement et d’accompagnement de la structure est primordial pour penser l’espace à construire, à réhabiliter ou à restructurer. Les éléments du projet d’accompagnement donneront des indices au maître-d’œuvre quant à l’usage souhaité des lieux et lui permettront de les prendre en compte au moment de la conception du projet et d’en traduire la philosophie aux plans spatial et architectural. Si l’intention, comme dans le Programme Eval’zheimer, est d’avoir une architecture qui serve de support à l’accompagnement des résidents, le projet d’accompagnement est donc le premier élément auquel il convient de réfléchir pour mener à bien un projet architectural, à l’inverse de ce qui se fait fréquemment. Le projet d’accompagnement permettra de s’interroger sur la qualité d’usage en amont du projet architectural en déterminant :

·        le degré d’ouverture de l’établissement,

·        le degré d’intimité requis selon les espaces,

·        la structuration des espaces de vie en fonction de l’activité désirée,

·        la cohésion sociale à l’image de celle souhaitées par les résidents,

·        l’ambiance recherchée…

Architecture spécifique ou générique ?

Bien moins mystérieuses que certains voudraient le faire croire, les personnes avec des troubles cognitifs ont les mêmes références et les mêmes représentations que nous avons tous concernant l’agencement, les couleurs, les matériaux, les mobiliers constituant l’environnement architectural de l’habitat. Il faut donc prêter attention à ce qui fait sens pour les usagers et à ce qui est cohérent par rapport à leurs références sociales et culturelles. Les projets d’établissement et d’accompagnement permettront de penser la structuration idéale de l’espace architectural pour répondre de façon originale aux particularités humaines et organisationnelles de ceux qui l’habiteront. Plusieurs études scientifiques menées et publiées par la Fondation Médéric Alzheimer, dans le cadre de l’élaboration et de l’évaluation du Programme Eval’zheimer, viennent confirmer ces faits.